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L'Humanité - 27 janvier 1995

"Dans la nuit magique du Turini"

De Moulinet à La Bollène, plusieurs milliers d’adorateurs ont, dans une ambiance brasero, participé au carnaval de la Saint-Turini, dernière nuit de course.

De notre correspondant.

Les 180 habitants de Moulinet ne sont pas allés à la pêche : au mitan de cet après-midi presque printanier de mercredi, ils ont fait un petit tour de chauffe sur la place de leur village haut perché dans le Mentonnais. Désillusion ! Cette année, nouveau règlement oblige, les équipes d’assistance qui, entre autres, remplissaient le tiroir caisse du restaurant « Le trou du Renard », étaient repliées à cinq kilomètres du départ de la plus attendue des « spéciales », la « 17 », via le célèbre « S » plat mais « piégeux » du col de Turini.

20 heures pétantes au clocher : il est temps pour Charles Alessi, le maire communiste du patelin des « renards », de chauffer les pneus. Il sera l’un des milliers a assister en fidèle à la superbe et ultime cérémonie du « Monte », celle des adorateurs humbles et anonymes de la soupape galvanisée et du turbo bridé sauce FIA. Par petits groupes qui se serrent autour d’un feu de fortune ou s’entassent dans une voiture mise à l’abri des furieux dans une anfractuosité de la rocaille on sort les bouteilles de rosé en espérant que seule la lune sera pleine. Sous la constellation d’Orion, encadrée de montagnes-gendarmes en képi blanc, une haie quasi ininterrompue se forme peu à peu dans la sournoise nuit des 2.210 mètres de la course, bouclés par un déboulé vertigineux sur La Bollène. La pauvre neige survivante, au grand dam des ouvreurs, est arrachée à la montagne par quelques fondus, organisateurs improvisés de piètres guet-apens.

23 h 30 : la rumeur monte jusqu’au col que le premier bolide est, sous la seule clarté des étoiles, bien parti « d’en bas ». Dès lors, au col, entre italiens venus en masse et azuréens plus discrets, entre Allemands en camping-car et Slovènes en camping tout court, il y aura du bruit et de la fureur, d’étranges plages de silence sur les rocs neigeux où s’agrippent des emmitouflés, des communions et des batailles de gosses à la boule de neige. Drapeaux, cris, applaudissements, embrassades : c’est la grand-messe païenne et paillarde de la Saint-Turini. « Dis, t’as vu monter Carlos ? » « Non mais j’ai entendu qu’il attaquait bien. » Cinq ou six heures à se les geler pour quelques fugaces secondes d’extase : ils reviendront l’année prochaine.

La secte des mécanophiles

Les plus fervents, tandis que les bougies chauffent sous les capots, rallument des feux entre les sapins ou embrasent la voûte céleste de fusées d’artifice. Ce sont sans doute les mêmes qui, à la descente vers Menton se recueilleront un moment devant la carcasse fracassée de la Toyota d’Auriol abandonnée par son pilote. Le « Turini » ne fait pas de cadeau. Mais il permet aux audacieux, genre Makinen, de se pousser du col dans les classements. Lorsque la grand-messe est dite aucun miracle ne se produit à l’exception de celui-ci : pendant ces quelques minutes de folie, ce pèlerinage confus de la remuante secte de mécanophiles, aucun incident grave ne sera à déplorer. Ni sang sur la rocaille, ni « cadavres » laissés sur les murets : tant que cela sera, le Rallye restera populaire.

PHILIPPE JEROME